Designer

Olivier Theyskens

Il a 40 ans mais il en paraît 30. Olivier Theyskens a gardé la passion de ses débuts. Fasciné par la mode depuis l’enfance, il quitte La Cambre au bout de deux ans pour créer ses propres collections. Très vite, son esthétique gothique et romantique, sa couture exigeante et sensible sont repérées. Il devient à tour directeur artistique de Rochas, Nina Ricci et Theory, explorant différents niveaux de gamme, créant toujours avec la même intensité. Il y a trois ans, il a renoué avec sa propre marque, distillant au fil des saisons son esprit libre, mélancolico-lumineux. Il nous reçoit dans son studio, situé dans l’hôtel de Bourrienne, bijou d’architecture du XVIIIe siècle et classé aux Monuments historiques.

 

MONNIER Frères : Si on remonte aux origines, qu’est-ce qui vous amené à vous lancer dans la mode ?
Olivier Theyskens : Depuis mon enfance, j’ai toujours trouvé qu’il n’y avait rien de plus fascinant qu’une belle robe. Très tôt, j’ai été attiré par la théâtralité et les costumes et j’observais autour de moi comment les gens s’habillaient. Il n’y avait pas d’experts de la mode dans ma famille mais ma maman cousait souvent des vêtements et quand j’étais petit, j’ai baigné dans cet univers de la couture. Petit à petit, la mode est devenue une vocation.

 

M.F. : Vous avez quitté tôt la Cambre pour lancer directement votre label, comment cela s’est-il passé ?
O.T. : J’ai commencé des études de mode à la Cambre, à Bruxelles, quand j’avais 17 ans et deux ans après j’ai préféré écourter ce cursus. J’ai commencé à coudre moi-même des vêtements et puis c’est devenu petit à petit une collection.

 

M.F. : Vous avez été directeur artistique de Rochas, Nina Ricci puis de Theory. Vous avez renoué avec votre indépendance il y a trois ans : comment s’est faite cette transition vers l’entreprenariat ?
O.T. : Dans tout projet, que ce soit à l’intérieur d’une structure naissante ou déjà existante, je considère qu’il y a une démarche entrepreneuriale. C’était donc tout naturel pour moi de lancer mes collections en 2017. J’avais déjà connu l’expérience de l’entreprenariat à mes débuts mais c’est vrai qu’aujourd’hui le contexte est totalement différent et le chemin parcouru me fait voir les choses avec un nouvel œil.

M.F. : On vous surnomme le « prince gothique » de la mode, on a l’habitude de décrire votre esthétique comme sombre et romantique. Cela vous-convient-il ou aimeriez-vous être perçu autrement ?
O.T. : Ce qui compte c’est la manière dont les personnes qui choisissent mes vêtements et mes accessoires se sentent avec eux. Et je ne pense pas qu’elles ressentent la manière dont moi je suis perçu comme designer. C’est vrai que j’adore tout ce qui est émotionnel et souvent cette expression émotive donne une touche presque romantique à mon travail. Comme je suis très libre, parfois, j’aime bien aussi apporter une dose un peu plus pointue ou plus noire.


M.F. : Est-ce que vous êtes un être mélancolique dans votre approche du monde et de la vie ?
O.T. : Je dis souvent que je suis un complet mélancolique, mais c’est en fait une forme de bonheur. Je suis très heureux même quand je ressens du vague à l’âme ou quand je tombe dans une forme de contemplation. Quand je suis dans un avion, par exemple, c’est sûr que je ne vais pas regarder une comédie, je vais plutôt rechercher un film qui va me procurer des émotions fortes et même parfois dramatiques. C’est une tendance naturelle chez moi et ça fait partie de mon équilibre.


M.F. : Depuis 1998 (et Madonna) vous entretenez des liens étroits avec les célébrités ; nombreuses sont les actrices à porter vos pièces sur tapis rouge. Dernièrement encore, Jennifer Aniston arborait une de vos créations. Comment ces liens se sont-ils tissés avec ces différentes personnalités ?
O.T. : Les célébrités, les actrices ou les personnalités publiques ont des opinions, des goûts et des préférences comme tout le monde et je suis toujours très touché quand elles aiment mon travail. Certaines le découvrent via une séance photo pour un magazine pendant laquelle elles portent l’une de mes créations et une affinité commence à se créer. Avec le temps parfois, on a l’occasion de créer spécifiquement pour une personne, dans le cadre d’un événement précis mais il n’y a pas vraiment de règles dans le domaine de l’entertainment. Dans tous les cas, c’est une chance de pouvoir créer et plaire à des artistes à la personnalité affirmée.


M.F. : L’effet démultiplicateur en matière communication est important, n’est-ce pas ? Cela vous permet de bénéficier d’une grande visibilité à travers ces personnalités et les réseaux sociaux...
O.T. : Oui, bien sûr, je pense que c’est très important mais j’essaye de ne pas être un créateur qui travaille pour des personnes précises mais plutôt celui qui fait une offre pour une audience large et qui crée pour une pluralité d’individus. C’est l’affinité qui se crée avec eux qui me fascine le plus.

M.F. : Comment décririez-vous votre vision de la féminité ?
O.T. : En tant que créateur, je pense au corps au quotidien, j’attache énormément d’importance à tous les éléments qui nourrissent mon esprit de ce point de vue-là. J’observe les personnes que je côtoie, je suis perméable à la musique que j’entends... Ces sont toutes ces choses qui, mises bout à bout, dessinent une certaine idée de la féminité ou de la masculinité. Je pense qu’on en fait d’abord l’expérience à travers notre vécu.


M.F. : Créez-vous en solitaire ou aimez-vous être entouré dans votre processus créatif ? 
O.T. : J’apporte tout le temps des changements dans mon mode opératoire. Quand j’étais enfant, je dessinais tout le temps tout seul et je savais gérer cette créativité en solitaire. Puis, j’ai eu le désir d’introduire des personnes autour de moi dans ce processus très personnel. Il m’a fallu des années pour me rendre compte que c’était très chouette de dessiner avec une personne qui travaille sur le projet. Aujourd’hui, il y a donc des personnes qui m’entourent. Mais je me sens très libre donc il peut aussi m’arriver de créer des choses tout seul... Dans le cadre de mon projet de marque, j’ai vraiment le désir que mon équipe soit comme une petite famille.


M.F. : La mode évolue constamment et elle semble être de plus en plus l’objet de critiques : en matière d’appropriation culturelle, de greenwashing, de manque de sincérité dans des engagements politiques ou sociétaux etc. Comment vivez-vous cette évolution ?
O.T. : Toutes les évolutions dans la mode sont utiles et j’aime traverser ces grandes étapes de changement. Une société reste bloquée si elle n’évolue pas dans sa manière de voir les choses. J’ai toujours senti qu’on avait une grande responsabilité dans la mode parce qu’on s’adresse à tous. À côté de cela, je suis quelqu’un de créatif et quand même un peu artiste, je ne me situe pas dans une explication scientifique de mon travail. Il faut quand même oser prendre des risques de temps en temps, montrer des choses qui ne sont pas forcément policées ou léchées pour bousculer les mentalités.


M.F. : Vous semblez avoir fait le choix de mettre peu en avant votre vie privée sur Instagram. Avez-vous fait très vite la distinction entre votre vie personnelle et votre vie publique ? Avez-vous fait le choix de rester concentré sur vos créations ?
O.T. :  Je pense qu’Instagram est une opportunité pour partager des choses qu’on aime ou qu’on veut montrer. Peut-être est-il révélateur que j’accorde beaucoup plus d’intérêt pour mon travail que pour ma vie privée... mais finalement je n’ai jamais ressenti un besoin de montrer ma vie personnelle ou d’utiliser ma vie personnelle pour un but lié au travail finalement.


M.F. : Comment se construit votre histoire autour des accessoires ?
O.T. : Mes accessoires sont vraiment liés aux vêtements, ils font partie intégrante de mes silhouettes. Ne fût-ce que dans le geste du dessin, je sens très vite quel type d’accessoire j’ai envie de créer pour compléter un look ou tout simplement donner du sens à ce que je crée. Les accessoires sont essentiels pour moi, ils font partie de ma signature. À chaque fois que je crée, j’ai vraiment le désir d’avoir la forme la plus juste possible pour une chaussure, imaginer l’élément additionnel qui soit vraiment le plus adapté au ton de la collection.


M.F. : Avez-vous le projet de développer des sacs ?
O.T. : J’ai toujours été fasciné par la bagagerie et les sacs car, pour moi, ce sont des objets qu’on peut voir seuls, sans qu’ils soient nécessairement portés sur une partie du corps. C’est quelque chose que j’ai hâte de démarrer pour ma marque mais je prends un peu de temps avant de lancer ma ligne.


M.F. : Êtes-vous touché ou gêné par le rythme effréné de la mode ? Avez-vous l’impression d’avoir suffisamment de temps pour créer ?
O.T. : L’expérience m’a appris que faire des choix est ce qui prend le plus de temps. Quand on veut être précis et méticuleux, on revient constamment sur ce qu’on est en train de faire, on passe beaucoup de temps à éliminer, épurer. J’ai envie d’être très précis dans mon projet de marque et souvent je dois aller justement contre mes tendances exponentielles.


M.F. : Qu’est-ce qui impacte le plus votre création aujourd’hui ?
O.T. : Je dirais que je suis comme une éponge, c’est intéressant de laisser venir à soi les évolutions naturelles des choses. On dit souvent que c’est important de s’adapter mais je crois finalement que l’adaptation c’est aussi un peu se laisser aller, s’en remettre à son instinct, regarder comment les choses nous touchent et accepter de les ressentir comme telles. Mon métier est dans l’instant ce qui permet constamment d’exprimer des désirs ou des sensations, ce qui permet finalement de vivre en évoluant en permanence.

 

 

 

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